“Comme c’est notre grande maladie de parler pour ne rien voir… Comme j’ai parlé de folie avant d’avoir tenté de regarder l’infini par le trou de la serrure. Comme j’ai parlé de mort, avant d’avoir senti ma langue prendre le goût de sel de l’irréparable. Comme certains parlent de pureté, qui se sont toujours considérés comme supérieurs au porc domestique. Comme certains parlent de liberté, qui adorent et repeignent leurs chaînes (…) Ou de sacrifice, qui ne se couperaient pour rien le petit doigt. Ou de connaissance, qui se déguisent à leurs propres yeux. Comme c’est notre grande maladie de parler pour ne rien voir”

(René Daumal, Le contre-ciel).

 

 

 

“Nous sommes Tout et Un. Mais regardant vers l’extérieur dans la direction opposée à celle de l’origine à laquelle nous sommes suspendus, nous ignorons que nous sommes un, comme des visages tournés vers l’extérieur qui à l’intérieur se rattacheraient à un sommet unique. Mais si quelqu’un pouvait se retourner, soit spontanément soit parce qu’il aurait la chance d’avoir les cheveux tirés en arrière par Athéna, il verrait Dieu, et lui-même et le Tout”

“Il faut cesser de regarder (comme de notre habitude) et, fermant les yeux, échanger cette manière de voir pour une autre, et réveiller cette faculté que tout le monde possède, mais dont peu font usage.”

“Il faut que l’âme, retirée  de toutes les choses qui sont à l’extérieur, se retourne totalement vers l’intérieur, sans s’incliner vers aucune des choses qui sont à l’extérieur, mais, dans un non-savoir de toutes choses, et dans un non-savoir de soi-même, il faut devenir possédé par lui  dans la vision, et, s’étant uni à lui, ayant en quel­que sorte suffisamment ‘conversé’ avec lui, venir annoncer à d’autres aussi, si cela est possible, ce qu’est le commerce  de là-haut.”

(Plotin)

 

 

Alter ego, Huile sur toile de LRW, 2012

 

“Les mondes angéliques, selon le philosophe iranien Sohravardî, doivent donc être reconnus par le savoir rationnel pour ensuite être identifiés, face à face, dans une révélation où l’âme découvre, dans l’archange auquel elle s’unit, son alter ego. Le savoir philosophique reçoit alors de la présence lumineuse immédiate la certitude apodictique dont il a, lui-même, besoin. Il n’y a pas pour le sage de contradiction entre saisie directe de l’intelligible et syllogismes, mais plutôt un passage, qui ressemble à celui que Spinoza enseigne, de la connaissance du « deuxième genre » à l’amour intellectuel de Dieu.”

(Christian Jambet)

 

Silencio, Huile sur toile de LRW, 2012

La Voie du Silence

“Le silence contient une admirable puissance de clarification, de purification et de compréhension de l’essentiel” (Dietrich Bonhoeffer)

“Ce qui est absolument de première nécessité s’appelle : silence (…) nous nous trouvons en face d’un renversement total : maintenant que les moyens de communication ont presque atteint un sommet de vitesse et une étendue sans limites, nous nous trouvons en même temps au point le plus bas de l’insignifiance des communications. Oh, s’il vous plaît : du silence !” (Sören Kierkegaard).

“C’est l’art de tous les maîtres de sonder l’équilibre, la discipline et la profondeur intérieure de l’autre, non pas d’après ce qu’il dit ou ce qu’il fait, mais selon la mesure et la qualité du silence qui émane de lui” (Karlfried von Dürckeim).

Pauline, huile sur bois, 50 x 60 cm

Au second battement de paupières,
J’ai perdu équilibre et repères.
Assis sur la margelle de ton regard,
Doucement, j’ai basculé en arrière.
Trop tard.
Dans l’Univers silencieux
De tes yeux ouverts,
En ce gouffre secret où ton âme s’entrouvrait,
Je t’ai cherché, puis tout s’est effacé.
Tout, à nouveau, a basculé,
La chute n’avait pas encore commencé,
Ton oeil venait de se fermer.

Texte et peinture de LRW

 

Par delà les symboles employés, les maîtres spirituels s’accordent pour dessiner d’un même trait l’humaine vocation. L’homme est appelé à vivre d’une immortelle et absolue liberté une fois délié de sa condition d’emprunt. Pour cela, rien n’est à conquérir : il suffit de se déprendre d’une illusion.
L’illusion naît d’un Regard infini qui a renoncé à sa liberté et ce Regard n’est autre que celui que tu poses, en cet instant, ami lecteur, sur l’activité mentale qui, elle, observe ses lignes.
Lorsque les yeux sont fermés, le Regard persiste, il est alors l’attention qui « regarde » la couleur noire, qui observe un souvenir qui perce, une idée qui vient…
Absorbé par l’objet de sa vision, il fait corps avec…
Cette identification peut cesser en cette vie.
Observe, paisible et détaché, la pleine autonomie du corps et de l’activité mentale vis-à-vis de Toi :  tu es ce Témoin éternel de leur vie.
Observe, calme et attentif, tu es Cela, tout et rien à la fois.

LRW

 

 

L’energie consciente

Dans les écoles Shivaïtes du Cachemire de nombreux textes évoquent l’énergie primordiale lovée en notre être. Source infinie de force et de vie, elle ne semble guère préoccuper l’immense majorité des hommes… Peut-être que la lecture d’une petite introduction aux importants travaux de Lilian Silburn sur la question éveillera quelques esprits…

Energie consciente, la kundalini est à l’origine des deux courants qui régissent la vie : prana, énergie vitale, et virya qui anime toutes les ferveurs (amoureuses, artistiques ou mystiques). L’image de Siva « Seigneur de la danse » (nataraja) qui tient le tambourin dont les vibrations sonores font émaner l’univers en engendrant le temps et l’espace, nous permet d’entendre l’essence de cette énergie kundalinienne. Fondamentalement cette énergie est source de tous les rythmes de la vie; ce qu’elle engendre n’est que rythme, aucun niveau ne lui échappe. Manifestant le frémissement divin, elle le réplique partout et de tout temps. « Siva, conscient, libre, d’essence transparente, sans cesse vibre » (Abhinavagupta).
Ainsi l’énergie kundalini n’est que vibration, ondulation vibrante de l’émanation, vibration subtile de haute fréquence. Toutes les formes de vibration (aux fréquences variables) ne sont que des manifestations de l’énergie primordiale, l’énergie Kundalini. La vibration va de pair avec l’ardeur et l’enthousiasme dans toutes les manifestations de la vie; le manque de vibration entraîne l’inertie ainsi que le doute qui sape la vigueur et rend à la fois inefficient et dispersé. La vibration est la vague de la Conscience infinie qui se propage à travers des rythmes comme des ondes…
Tous les aspects du réel ne sont en fait que les rythmes de l’énergie divine et sa vibration omnipénétrante… il n’y a qu’un rythme qui se propage de niveau en niveau. Dans un mouvement inverse et au niveau individuel, la résorption progressive des rythmes dans le grand rythme de Siva est le mouvement secret de l’Eveil, l’ascension de la très vibrante kundalini, la réintégration progressive des différents niveaux qui se résorbent les uns dans les autres. Ainsi, par la reprise complète des rythmes mal coordonnés de l’être, la kundalini retrouve le rythme primordial (spanda) et atteint alors la puissance totale.

LRW

La seule vraie connaissance – immensément plus importante que tout le reste – est la connaissance de soi-même. Celui qui est attiré par cette connaissance vraie et qui se plonge résolument dans cette recherche, découvrira combien tout autre savoir est totalement inutile

Nisargadatta Maharaj

 

 

Dans l’Attention souveraine, si diaphane tu deviens, le coeur du monde battra contre le tien, sa vie sera la tienne, son rythme sera le tien.

LRW

Etrange navire

Comme tout un chacun, un jour, sans me souvenir du lieu et de la date de mon embarquement, j’ai commencé par comprendre que, vaille que vaille, en l’étrange navire de nos corps respectifs, il me fallait voguer au gré des courants et des vents sans boussole ni carte. Autour de moi, pour toutes indications, mes aînés répétaient ce que leur avait communiqué leurs aînés et dessinaient, une fois encore, le schéma d’un monde où il ne s’agissait pour chacun que de trouver sa place afin de profiter des «plaisirs de la vie» avant l’inéluctable fin programmée. Cette ‘Weltanschauung’ était des plus sommaire. Le monde strictement matériel et sensible, « libre des croyances arriérées », offrait à qui voulait en jouir quelques joies qu’entrecoupaient d’inévitables peines. Quant à la mort entendue comme fin définitive, elle conditionnait fortement la civilisation de ces croyants : nos actes n’ayant aucune incidence sur un au-delà censé être fictif, il ne restait plus qu’à en profiter au mieux… Matérialisme, frénésie, individualisme et angoisse face à l’absurdité en résultaient selon les caractères. C’était là une culture, notre héritage… Une culture en vérité bien pauvre que la lecture des philosophes grecs (de Platon à Proclus en passant par Plotin), occidentaux (de Maître Eckhart à Simone Weil en passant par Nietzsche) iraniens (de Sohravardi à Molla Sadra) et indiens (de Shankara à Abhinavagupta) permet heureusement de développer pour qui veut vivre pleinement l’aventure humaine.

LRW