L’energie consciente

Dans les écoles Shivaïtes du Cachemire de nombreux textes évoquent l’énergie primordiale lovée en notre être. Source infinie de force et de vie, elle ne semble guère préoccuper l’immense majorité des hommes… Peut-être que la lecture d’une petite introduction aux importants travaux de Lilian Silburn sur la question éveillera quelques esprits…

Energie consciente, la kundalini est à l’origine des deux courants qui régissent la vie : prana, énergie vitale, et virya qui anime toutes les ferveurs (amoureuses, artistiques ou mystiques). L’image de Siva « Seigneur de la danse » (nataraja) qui tient le tambourin dont les vibrations sonores font émaner l’univers en engendrant le temps et l’espace, nous permet d’entendre l’essence de cette énergie kundalinienne. Fondamentalement cette énergie est source de tous les rythmes de la vie; ce qu’elle engendre n’est que rythme, aucun niveau ne lui échappe. Manifestant le frémissement divin, elle le réplique partout et de tout temps. « Siva, conscient, libre, d’essence transparente, sans cesse vibre » (Abhinavagupta).
Ainsi l’énergie kundalini n’est que vibration, ondulation vibrante de l’émanation, vibration subtile de haute fréquence. Toutes les formes de vibration (aux fréquences variables) ne sont que des manifestations de l’énergie primordiale, l’énergie Kundalini. La vibration va de pair avec l’ardeur et l’enthousiasme dans toutes les manifestations de la vie; le manque de vibration entraîne l’inertie ainsi que le doute qui sape la vigueur et rend à la fois inefficient et dispersé. La vibration est la vague de la Conscience infinie qui se propage à travers des rythmes comme des ondes…
Tous les aspects du réel ne sont en fait que les rythmes de l’énergie divine et sa vibration omnipénétrante… il n’y a qu’un rythme qui se propage de niveau en niveau. Dans un mouvement inverse et au niveau individuel, la résorption progressive des rythmes dans le grand rythme de Siva est le mouvement secret de l’Eveil, l’ascension de la très vibrante kundalini, la réintégration progressive des différents niveaux qui se résorbent les uns dans les autres. Ainsi, par la reprise complète des rythmes mal coordonnés de l’être, la kundalini retrouve le rythme primordial (spanda) et atteint alors la puissance totale.

LRW

Quelques extraits de la magnifique thèse de Mircea Eliade (Yoga, immortalité et liberté, éd. Payot) sur l’apport possible de la philosophie indienne à la pensée occidentale.

« C’est la condition humaine qui forme l’objet de la philosophie européenne la plus récente, et surtout la temporalité de l’être humain; c’est la temporalité qui rend possible tous les autres « conditionnements » et qui, en dernière instance, fait de l’homme un être conditionné. Or, ce problème du « conditionnement » de l’homme (et son corollaire, plutôt négligé en Occident : le dé-conditionnement) constitue le problème central de la pensée indienne. Depuis les Upanisad, l’Inde n’a été préoccupée sérieusement que d’un seul grand problème : la structure de la condition humaine. (c’est ce qui a fait dire, non sans raison, que toute la philosophie indienne a été, et est encore, « existentialiste »). L’Europe aurait donc intérêt à apprendre : 1 – ce que l’Inde a pensé des multiples conditionnements de l’être humain; 2- comment elle a abordé le problème de la temporalité et de l’historicité de l’homme; 3 – quelle solution elle a trouvée à l’angoisse et au désespoir inévitablement déclenchés par la prise de conscience de la temporalité matrice de tous les conditionnements. L’Inde s’est appliquée, avec une rigueur inégalée ailleurs, à analyser les divers conditionnements de l’être humain. Hâtons-nous d’ajouter qu’elle l’a fait non pas pour arriver à une explication exacte et cohérente de l’homme (comme par exemple, dans l’Europe du XIXème siècle, lorsqu’on croyait expliquer l’homme par son conditionnement héréditaire ou social), mais pour savoir jusqu’où s’étendaient les zones conditionnées de l’être humain et voir s’il existe encore quelque chose au-delà de ces conditionnements. (…) Ce que la philosophie occidentale moderne appelle « être en situation », « être constitué par la temporalité et l’historicité », a pour pendant dans la pensée indienne l’existence dans mâyâ » (…) un jour, les grandes découvertes de la pensée indienne finiront par être reconnues, sous et malgré le déguisement du jargon philosophique. Il est impossible, par exemple, de passer à côté d’une des plus grandes découvertes de l’Inde : celle de la conscience-témoin, de la conscience dégagée de ses structures psychosociologiques et de leur conditionnement temporel, la conscience du « délivré », c’est-à-dire de celui qui a réussi à s’affranchir de la temporalité et, partant, connaît la vraie, l’indicible liberté. La conquête de cette liberté absolue, de la parfaite spontanéité, constitue le but de toutes les philosophies indiennes ».

 

 

Ce que l’on est résulte du degré d’intensité de notre acte d’exister dans la Présence à soi, là, en cet instant.

Plus cette présence à soi est forte, plus s’ouvrent les mondes étagés, de l’âme et des intelligibles.

Autant de mondes « invisibles » et « inexistants » pour celui-là seul qui s’y absente dans la mesure même où il s’absente à lui-même dans le divertissement stérile, l’attente d’un à-venir qui n’est pas, et le souvenir d’un passé qui n’est plus, dans la mesure, autrement dit, où il se fait le créateur du temps et en devient d’un même geste son fidèle esclave…

Peinture et texte / LRW

 

Diotime de Matinée, huile sur bois, 50 x 65 cm, 2012

Cette nuit, Diotime m’a dit en songe sept secrets pour sept mensonges. Sept secrets que les jeux des discours ressassés occultent aux yeux incultes des bigots de l’amour et de son culte. L’amour n’est point son vêtement, celui des sentiments et des serments. L’amour n’est point volonté de se donner, ni amitié, ni désir de posséder. Ce que nos polarités suscitent en un vertige, c’est la force souveraine qui allume les soleils et embrase comme nul autre pareil. Ce qui perce la nuit en d’étranges lueurs, c’est la lumière des âmes incendiées derrière nos yeux mi-clos, c’est le tourbillon insensé de la force Reine, le désir d’abolir, le Désir de n’être qu’Un.

peinture et texte de LRW

 

 

Et l’ange Elemiah me dit en songe :

Viens et vois, allez !
Viens, prends ma main.
Ne regrette rien.
Fais un pas, juste plus bas.
Il est là, l’immense théâtre,
où valsent les clowns, où danse la troupe.

Viens et vois, allez !
Observe qui tu étais, qui tu jalousais.
Regarde ces innombrables spectateurs se rêver acteurs.
Regarde ces rares acteurs oublier jusqu’à l’auteur.
De ce monde de pantins
où ânonner un texte s’appelle penser,
où radoter la pièce s’appelle agir,
ne garde rien, n’emporte rien.

Sans eux, loin de leur jeux,
léger d’un corps évanescent,
tu peux partir maintenant.
Et quand viendra le tour de tes amis,
lorsqu’ils sortiront aussi,
n’oublie pas de venir, n’oublie pas de leur dire
que mourir est la fin d’une illusion,
La fin de la dernière représentation.

Peinture et texte de LRW

 

 

ONDE MAJEURE

 

Sans fin, tu te propages,
Sans commencement ni visage,
Fréquence sans âge,
Tu es l’Onde majeure
Qui imagine, dessine et assassine.

Un, deux et trois…
Je résonne : un être, un lieu.
Tu m’accroches ? je t’approche…
Un, deux et trois…
Tu m’appelles ? je me rappelle…

Mes inégales hauteurs peignent sept couleurs.
Mes inégales largeurs sonnent sept croches.
Je suis l’Onde majeure,
L’assourdissant frisson
Des univers oscillants et mouvants.

Qu’enfle la pulsation !
Que vibre la création !
Il n’y a toujours eu que Moi.
Qu’enfle la vibration !
Que tressaille la sensation !

Un,
Deux,
Et trois.
Je suis l’Univers en son cœur,
Sa vie, sa cadence.

Je Suis l’Onde Majeure.

 

Texte et peinture de LRW

Hetty Hillesum (1914-1943)

« La plupart des gens ont une vision conventionnelle de la vie […] il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toutes normes […] il faut oser faire le grand bond dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse »

« Même si on ne nous laisse qu’une ruelle exiguë à arpenter, au-dessus d’elle il y aura toujours le ciel tout entier »

« Notre unique obligation morale, c’est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu’à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition. »

« Tout suit son propre rythme intérieur, il faut apprendre aux gens à écouter ce rythme, c’est la chose la plus importante qu’une personne puisse apprendre dans la vie. »

« Quand je cesse d’être sur mes gardes pour m’abandonner à moi-même, me voilà tout à coup reposant contre la poitrine nue de la vie »

« Relâcher son emprise crispée sur la journée. Je crois que jusque dans leurs nuits, beaucoup de gens gardent serré dans leurs griffes avides/affamées un morceau de la journée. Ce devrait être chaque soir un geste d’abandon et de détente: laisser aller la journée, avec tout ce qu’elle a comporté. Et se résigner à tout ce qu’on n’a pas pu mener à bien dans la journée, en sachant qu’une nouvelle journée va venir. Il faut aborder la nuit avec pour ainsi dire les mains vides, ouvertes, dont on a laissé la journée glisser. Alors seulement on peut vraiment se reposer. Et dans ces mains vides et reposées, qui n’ont rien souhaité retenir et où il n’y a plus un seul désir, on reçoit en se réveillant, une nouvelle journée ».

« En moi un immense silence, qui ne cesse de croître. Tout autour, un flux de paroles qui vous épuisent parce qu’elles n’expriment rien. Il faut être toujours plus économe de paroles insignifiantes pour trouver les quelques mots dont on a besoin. Le silence doit nourrir de nouvelles possibilités d’expression. »

« Quiconque veut vraiment devenir philosophe devra « une fois dans sa vie » se replier sur soi-même et, au-dedans de soi, tenter de renverser toutes les sciences admises jusqu’ici et tenter de les reconstruire ». (Husserl)

 

 

Katrei, Huile sur bois, 73 x 54 cm, août 2018.

 

Comme tout un chacun, un jour, sans me souvenir du lieu et de la date de mon embarquement, j’ai commencé par comprendre que, vaille que vaille, en l’étrange navire de nos corps respectifs, il me fallait voguer au gré des courants et des vents sans boussole ni carte. Autour de moi, pour toutes indications, mes aînés répétaient ce que leur avait communiqué leurs aînés et dessinaient, une fois encore, le schéma d’un monde où il ne s’agissait pour chacun que de trouver sa place afin de profiter des «plaisirs de la vie» avant l’inéluctable fin programmée. Cette ‘Weltanschauung’ était des plus sommaire. Le monde strictement matériel et sensible, « libre des croyances arriérées », offrait à qui voulait en jouir quelques joies qu’entrecoupaient d’inévitables peines. Quant à la mort entendue comme fin définitive, elle conditionnait fortement la civilisation de ces croyants : nos actes n’ayant aucune incidence sur un au-delà censé être fictif, il ne restait plus qu’à en profiter au mieux… Matérialisme, frénésie, individualisme et angoisse face à l’absurdité en résultaient selon les caractères. C’était là une culture, notre héritage… Une culture en vérité bien pauvre que la lecture des philosophes grecs (de Platon à Proclus en passant par Plotin), occidentaux (de Maître Eckhart à Simone Weil en passant par Nietzsche) iraniens (de Sohravardi à Molla Sadra) et indiens (de Shankara à Abhinavagupta) permet heureusement de développer pour qui veut vivre pleinement l’aventure humaine.

Texte et peinture / LRW

Le Graal et la métaphysique

Par-delà les explications religieuses, historiques ou littéraires, le Graal se rattache à une tradition métaphysique. C’est, ici, un symbole qui exprime une réalité d’un ordre supérieur, un centre à conquérir. Ce centre est de nature spirituelle. La lumière le caractérise (« pierre de lumière », Wolfram von Eschenbach) ainsi que la « Vie » surnaturelle auquel il introduit. Il a cependant un aspect ambivalent puisqu’il peut agir comme une sorte de gouffre, le « siège vide » ou « treizième siège » sous lequel s’ouvre l’abîme (sauf pour Parsifal – symbole de celui qui sait dépasser ce danger : « extraire l’épée de la pierre » en étant apte à supporter les forces en jeu). Ce dernier point semble indiquer que le centre recherché sera force de destruction ou force vivifiante selon la qualité de celui ou de celle qui s’en approche… Le Graal, « pierre du centre », « pierre des rois », symboliserait ici une force primordiale qui doit être assumée sous peine de « brûler » celui qui n’en est pas digne (l’orgueilleux, l’inconstant). Pour qui passe l’épreuve s’ouvre ensuite un chemin de reconquête vers un état primordial que symbolise, dans d’autres traditions, le « paradis terrestre ».

LRW

 

Silencio, Huile sur toile de LRW, 2012

« C’est l’art de tous les maîtres de sonder l’équilibre, la discipline et la profondeur intérieure de l’autre, non pas d’après ce qu’il dit ou ce qu’il fait, mais selon la mesure et la qualité du silence qui émane de lui » (Karlfried von Dürckeim).

« Comme c’est notre grande maladie de parler pour ne rien voir… Comme j’ai parlé de folie avant d’avoir tenté de regarder l’infini par le trou de la serrure. Comme j’ai parlé de mort, avant d’avoir senti ma langue prendre le goût de sel de l’irréparable. Comme certains parlent de pureté, qui se sont toujours considérés comme supérieurs au porc domestique. Comme certains parlent de liberté, qui adorent et repeignent leurs chaînes (…) Ou de sacrifice, qui ne se couperaient pour rien le petit doigt. Ou de connaissance, qui se déguisent à leurs propres yeux. Comme c’est notre grande maladie de parler pour ne rien voir »

(René Daumal, Le contre-ciel).

 

 

 

« Nous sommes Tout et Un. Mais regardant vers l’extérieur dans la direction opposée à celle de l’origine à laquelle nous sommes suspendus, nous ignorons que nous sommes un, comme des visages tournés vers l’extérieur qui à l’intérieur se rattacheraient à un sommet unique. Mais si quelqu’un pouvait se retourner, soit spontanément soit parce qu’il aurait la chance d’avoir les cheveux tirés en arrière par Athéna, il verrait Dieu, et lui-même et le Tout »

« Il faut cesser de regarder (comme de notre habitude) et, fermant les yeux, échanger cette manière de voir pour une autre, et réveiller cette faculté que tout le monde possède, mais dont peu font usage. »

« Il faut que l’âme, retirée  de toutes les choses qui sont à l’extérieur, se retourne totalement vers l’intérieur, sans s’incliner vers aucune des choses qui sont à l’extérieur, mais, dans un non-savoir de toutes choses, et dans un non-savoir de soi-même, il faut devenir possédé par lui  dans la vision, et, s’étant uni à lui, ayant en quel­que sorte suffisamment ‘conversé’ avec lui, venir annoncer à d’autres aussi, si cela est possible, ce qu’est le commerce  de là-haut. »

(Plotin)

 

 

Alter ego, Huile sur toile de LRW, 2012

 

« Les mondes angéliques, selon le philosophe iranien Sohravardî, doivent donc être reconnus par le savoir rationnel pour ensuite être identifiés, face à face, dans une révélation où l’âme découvre, dans l’archange auquel elle s’unit, son alter ego. Le savoir philosophique reçoit alors de la présence lumineuse immédiate la certitude apodictique dont il a, lui-même, besoin. Il n’y a pas pour le sage de contradiction entre saisie directe de l’intelligible et syllogismes, mais plutôt un passage, qui ressemble à celui que Spinoza enseigne, de la connaissance du « deuxième genre » à l’amour intellectuel de Dieu. »

(Christian Jambet)

 

Par delà les symboles employés, les maîtres spirituels s’accordent pour dessiner d’un même trait l’humaine vocation. L’homme est appelé à vivre d’une immortelle et absolue liberté une fois délié de sa condition d’emprunt. Pour cela, rien n’est à conquérir : il suffit de se déprendre d’une illusion.
L’illusion naît d’un Regard infini qui a renoncé à sa liberté et ce Regard n’est autre que celui que tu poses, en cet instant, ami lecteur, sur l’activité mentale qui, elle, observe ses lignes.
Lorsque les yeux sont fermés, le Regard persiste, il est alors l’attention qui « regarde » la couleur noire, qui observe un souvenir qui perce, une idée qui vient…
Absorbé par l’objet de sa vision, il fait corps avec…
Cette identification peut cesser en cette vie.
Observe, paisible et détaché, la pleine autonomie du corps et de l’activité mentale vis-à-vis de Toi :  tu es ce Témoin éternel de leur vie.
Observe, calme et attentif, tu es Cela, tout et rien à la fois.

LRW

La seule vraie connaissance – immensément plus importante que tout le reste – est la connaissance de soi-même. Celui qui est attiré par cette connaissance vraie et qui se plonge résolument dans cette recherche, découvrira combien tout autre savoir est totalement inutile

Nisargadatta Maharaj

 

 

Dans l’Attention souveraine, si diaphane tu deviens, le coeur du monde battra contre le tien, sa vie sera la tienne, son rythme sera le tien.

LRW

 

Tripurarahasya

Voici quelques extraits du Tripurarahasya traduit par Michel Hulin, professeur de philosophie comparée à l’Université Paris IV (Paris-Sorbonne). Un texte de l’Inde médiévale qui manie avec sureté les catégories philosophiques du çivaïsme cachemirien mais qui témoigne de l’esprit le plus authentique du tantrisme en affichant un scepticisme résolu à l’égard de toute espèce de formulation théorique qui se voudrait définitive et exclusive. Aux théories, au savoir conceptuel, il oppose un chemin d’expérimentation, de connaissance existentielle qui vise à mettre en lumière les obstacles, les préjugés, les pièges du langage qui empêchent l’homme d’accéder au Réel. Voilà, résume, Michel Hulin, « les questions auxquelles, en dehors de tout souci d’orthodoxie, de toute appartenance sectaire étroite, le Tripurarahasya s’efforce d’apporter des réponses. »

Extraits du TRIPURARAHASYA

« Toutes choses autour de moi s’avèrent éphémères et cependant l’ensemble des pratiques mondaines (vyavahrti) repose sur la croyance en la stabilité. Comme elles me paraissent étranges et irréfléchies ! Et pourtant nous nous conformons tous à cette routine du monde, semblables en cela à des aveugles qui se laisseraient guider par d’autres aveugles ».

« C’est le ‘ceci est à accomplir’ lui-même qui, en fin de compte, constitue l’essence de la douleur »

« le défaut de réflexion, c’est par excellence la mort : les hommes périssent à cause de lui »…

« de la valeur des gens avec qui on s’associe dépend de celle des résultats que l’on obtient »

« le désir est la graine vigoureuse de l’arbre de la douleur »

« Celui qui ne raisonne pas du tout et aussi bien celui qui raisonne à perte de vue ne parviendront jamais au Bien suprême, ni en ce monde ni en l’autre ».

« Comme un singe, l’esprit est toujours en mouvement. Cette agitationperpétuelle de l’esprit cause le plus grand tort aux hommes ordinaires. A vrai dire, elle est la cause de tous leurs maux. Et c’est justement parce qu’elle est absente dans le sommeil profond qu’on y éprouve de la joie. Calme donc ton esprit avant d’écouter mes paroles. Ce qu’on écoute d’une oreille distraite, c’est comme si on ne l’avait pas écouté. Cela reste stérile : un arbre peint sur une fresque ne porte pas de fruits. »

« ce monde visible a la nature d’un effet »

« Considère ce qui, en toi-même, se laisse désigner comme ‘mien’. Ta propre nature intime est précisément ce qui ne se laisse pas désigner ainsi. Retiré dans un lieu tranquille, efforce toi d’éliminer systématiquement tout ce qui en toi peut être appelé ‘mien’ Reconnais ensuite ce qui reste comme le Soi suprême »

« Je ne suis pas (seulement) mon corps »

« tu dois (dans l’attention) viser avec acuité l’instant intermédiaire entre le sommeil et l’état de veille, ou bien le passage d’une idée à l’autre, ce plan est celui de ta propre essence »

 

 

Mandala M1, 23 juin 2018, huile sur toile, 73 x 54 cm

 

Quand tu penses : qu’il n’y ait que la conscience de cet acte passager de  penser. Quand tu entends : qu’il n’y ait que la conscience de cet acte éphémère d’entendre. Quand tu es triste : qu’il n’y ait que la conscience de cette sensation temporaire de tristesse.

Pratiques cela et tu comprendras qu’il n’y a que des actes qui passent dans une fondamentale impermanence des choses et que le « moi » n’existe que lorsque tu poses illusoirement un support à ces événements qui passent…

Au fond, il n’y a pas de moi… Il n’y a pas de souffrance. Si tu veux continuer à souffrir, continue à « accrocher » chacun de ces actes, à leur accorder tes soins, à les collectionner en mémoire pour en faire un ensemble artificiel.  

Siddhartha Gautama

 

 

Connaissance intuitive et présentielle
Des univers invisibles et parallèles,
Tes conditions semblaient inaccessibles.
Pour les Modernes, elles n’étaient pas même audibles.

Mais tel un idéal jetant son ombre sur Dianoia,
Theôria, jusque dans l’ordre des possibilités,
devait encore s’effacer :
Sous des plumes brillantes,
A défaut d’être vaillantes,
Son existence était désormais déniée.

Pourtant ce n’était pas encore assez.
Dans la mémoire des hommes,
Il fallait encore te tuer.
Ils volèrent alors les sept lettres de ton nom,
Maquillèrent la dernière,
Et attribuèrent aux fruits du savoir discursif
Le nouvel habit de « théorie ».

Dès lors, auréolée du souvenir confus de l’acception passée,
La raison s’auto-décerna les qualités de la Connaissance reniée.
Au vent de l’Histoire censée être la sienne,
L’étendard de la Raison absolutisée
Claquait maintenant au-dessus de nos peines.

Qui s’en souciait? Dans un Univers glacé
Dessiné à la mesure de son aveuglement,
Ses enfants rassurés en cet espace quantifié
Passaient la vie comme l’on passe le temps.

Sous le conditionnement des hommes d’argent
Trop heureux de trouver là un monde
A la naine taille de leurs âmes,
Les Grands Mystères s’étaient éteints,
La Vie, en son chemin de ronde,
Arpentait, sans joie, les terres nostalgiques
Des antiques époques vagabondes.

 

Texte et fusion de LRW

Au second battement de paupières,
J’ai perdu équilibre et repères.
Assis sur la margelle de ton regard,
Doucement, j’ai basculé en arrière.
Trop tard.
Dans l’Univers silencieux
De tes yeux ouverts,
En ce gouffre secret où ton âme s’entrouvrait,
Je t’ai cherché, puis tout s’est effacé.
Tout, à nouveau, a basculé,
La chute n’avait pas encore commencé,
Ton oeil venait de se fermer.

Texte et peinture de LRW

« Entre l’époché que Husserl emprunte au scepticisme pyrrhonien, et la nirodha bouddhique à laquelle Pyrrhon a peut-être été initié lors de son voyage en Inde, il y a la signification commune d’une « cessation » d’une « suspension ». Une cessation qui est d’abord celle des jugements, puis des pulsions intentionnelles et des pré-formations perceptives. Remarquer et développer cette convergence avec la phénoménologie sera, dans un futur proche, un facteur décisif dans la réception occidentale du bouddhisme, et l’occasion d’un profond renouveau philosophique »

Michel Bitbol, 2018, chargé de cours à l’ENS.

 

« L’importance du langage pour le développement de la civilisation réside en ce qu’en lui l’homme a placé un monde propre à côté de l’autre, position qu’il jugeait assez solide pour soulever de là le reste du monde sur ses gonds et se faire le maître de ce monde. C’est parce que l’homme a cru, durant de longs espaces de temps, aux idées et aux noms des choses comme à des æternæ veritates, qu’il s’est donné cet orgueil avec lequel il s’élevait au-dessus de la bête : il pensait réellement avoir dans le langage la connaissance du monde. Le créateur de mots n’était pas assez modeste pour croire qu’il ne faisait que donner aux choses des désignations, il se figurait au contraire exprimer par les mots la science la plus élevée des choses ; en fait, le langage est le premier degré de l’effort vers la science. C’est la foi dans la vérité trouvée dont, ici encore, ont dérivé les sources de force les plus puissantes. C’est bien plus tard, de nos jours seulement, que les hommes commencent d’entrevoir qu’ils ont propagé une monstrueuse erreur dans leur croyance au langage (…) La logique aussi repose sur des postulats auxquels rien ne répond dans le monde réel, p. ex. sur le postulat de l’égalité des choses, de l’identité de la même chose en divers points du temps : mais cette science est née de la croyance opposée (qu’il y avait certainement des choses de ce genre dans le monde réel). Il en est de même de la mathématique, qui assurément ne serait pas née, si l’on avait su d’abord qu’il n’y a dans la nature ni ligne exactement droite, ni cercle véritable, ni grandeur absolue. »

Humain, trop humain [Friedrich Nietzsche]

 

« pour tout lecteur bienveillant, il doit devenir bientôt clair que le bouddhisme, en tant qu’il nous parle à travers ses sources originales et pures, a à voir avec une méthode éthico-religieuse de la plus haute dignité pour la purification spirituelle et la pacification; une méthode portée et traversée par une consistance interne, une énergie et une noblesse d’esprit presqu’incomparables. Le bouddhisme ne peut être mis en parallèle qu’avec les plus hautes formations de l’esprit philosophique et religieux de notre culture européenne. A partir de maintenant, notre destin sera de mêler la voie de la pensée indienne, laquelle est encore toute neuve pour nous, avec celle qui nous est plus ancienne mais qui, par cette confrontation reprendra vie et s’en trouvera renforcée. »

Edmund Husserl, « Sur les traductions de Karl Neumann du Suttapitaka », 1925.