Sans matière ni temps

 

 

Unité Une. Une seule. Seule et Une.
Elle bougea et le Temps fut.

Unité Une. Une seule. Seule et Une.
Elle se densifia et la matière fut.

Temps et matière unies : L’espace était.  Maintenant, tu sais.
La Création et son secret.

Retourne-le ! Tu connaîtras celui des Maîtres de l’athanor qui rebroussent chemins et rebroussant chemins trompent jusqu’à la mort.

Sois immobile et tu effaceras le Temps. Aligne-toi et tu détruiras l’opaque.
Sans matière ni temps, tu es l’Un.

Unité Une. Une seule. Seule et Une.

 

LRW

Sans hochet ni objet

 

Le ronronnement de la ville
Etouffé par les volets fermés
S’était laissé oublier.
Assis, immobile,
Un lent retour commençait.

Toujours prégnant,
Le souvenir des activités délaissées
Déposait, négligent,
Ses dernières idées.

Toujours prégnant,
Le souvenir des activités délaissées
Déposait, doucement,
Ses dernières pensées.

Depuis quelques instants,
De fragiles frontières
Tombaient en silence,
Emportant images et repères
A l’horizon fuyant du temps.

Sans hochet ni objet,
Le regard n’enfantait plus
L’illusoire sujet.

Sans hochet ni objet,
Le regard déployait l’infini
De l’espace qu’il était.

LRW

Masque de poussière

 

 

Avant que la fin ne t’enlace
Et soudain ne t’embrasse
Du baiser des trépassés,
Ne t’identifies plus, insensé,
Au mortel qui te fera tel.
En vérité, l’effet en est cruel,
Le châtiment réel.

Que tu le nommes Seigneur Dieu,
Atman ou Miséricordieux,
La Source de tout esprit
N’accueille en son infini
Que ceux qui se lient à lui.

A l’heure des agonies,
Renonce aux masques de poussières,
Délaisse ton corps et ses oeillères;
Ils glissent dans la tombe,
Ne tombe avec eux.

Mais lève un instant,
Un court instant seulement,
Les yeux de l’écran du mental…
Et tu connaîtras l’univers et les dieux,
Les cieux et le Graal.

En sa nudité, il est là le secret,
Celui des mythes et des légendes
En sa simplicité, il est là le secret,
Celui des cryptes et des prébendes.

Peinture et poème de LRW

Et résonnait ta voix

 

Lorsque s’élança dans l’obscurité
Les premières notes de ta voix,
Le silence du lieu, contrarié et effrayé,
Trouva asile en mes pensées.

Aveugle et maintenant muet,
Sans résistance aucune,
Je laissais ton chant avancer en moi,
Aux frissons de nos émois.

Et résonnait ta voix,
Sur les vieux murs de pierres,
Et résonnait ton chant
Sur nos peaux confondues.

Dans cette pièce où le faisceau
Du phare des Deux-Eaux
Jetait en aumône ses traits de lumières,
Le temps d’un court passage, le temps de ton visage,
Tu chantais et je t’écoutais, tu chantais et je t’aimais.

 

LRW

Que les vents se taisent

 

Que les vents se taisent,
Que la Terre s’émiette.
Premières chaleurs en la matière.
En l’âme tiers, Naissance.
Aux quatre espaces, la pierre était fendue.

Que les structures s’alignent,
Que les Eaux s’évaporent.
Premières vapeurs en la matière.
En l’âme tiers, Effervescence.
Aux quatre temps, les glaciers étaient rompus.

Que les pluies cessent,
Que l’Air brûle.
Premières lueurs en la matière.
En l’âme tiers, Jouissance.
Aux quatre réunis, j’étais uni.

 

LRW

Nietzsche hier m’a dit

 

Nietzsche hier m’a dit
Ce qui couve sous le vernis.
Nietzsche hier m’a dit
Ces mots qui camouflent,
Enserrent et étouffent.

Mais qu’avais-je compris
Avant ce matin-là ?
Qu’avais-je seulement saisi
Avant qu’elle ne me sourit ?

Silesius hier m’a dit
La rose sans pourquoi.
Silesius hier m’a dit
L’inanité du monde et du moi,

Ses rondes et son désarroi.
Mais qu’avais-je compris
A l’aurore de nos folies ?
Qu’avais-je seulement saisi
A l’orée de nos vies ?

Peinture et texte de LRW

Et puis, je m’arrêtai.

 

Et puis, je m’arrêtai. Je m’arrêtai net au milieu du couloir. De chaque côté de mes bras immobiles, les gens pressés continuaient à poursuivre ce que je venais d’abandonner : l’ailleurs. Étais-je le seul à ne plus vouloir ainsi courir ? Rien ne semblait a priori freiner l’incessant flot des voyageurs vomi du souterrain. Toujours statufié au milieu du passage, je découvrais un temps long et plein que seuls quelques coudes perdus venaient parfois interrompre. C’était le temps du regard lucide et détaché. Le voilà. Il était là.
Il devait maintenant se faire tard. Les voyageurs étaient plus rares, le mouvement de leurs vagues plus léger. Dans mon dos, le froid de la nuit descendait les marches de la sortie nord de la gare Saint-Laud. Pas envie de bouger pourtant. Pas envie d’avancer le pas sans en changer à jamais son rythme et son but. Je savais l’instant solennel comme l’importance de la question qui m’assaillait. Que pouvais-je bien faire de ma vie compte tenu de cette évidence : le monde dans lequel j’avais été jeté, errait, en l’impasse par lui-même dessinée, et nous perdait avec lui. A quoi pouvais-je bien désormais employer mes forces en ce monde ? A réécrire ce qui fut déjà brillamment dénoncé, de Nietzsche à Guénon ? A démontrer aux élites vulgaires et complices, les effets mortifères d’une vision du monde mécaniste à la fois oublieuse de l’infinitude de nos âmes et de la finitude de la terre ? A crier ma rage à l’égard des forces de l’argent trop heureuses de trouver en cette vision du réel une caution intellectuelle pour leurs matérielles turpitudes ? A pleurer cet immense gâchis sous les rires gras des consommateurs abrutis ? Aucune prétention à cet égard… Et moins encore, je n’avais envie d’imposer quoi que ce soit à quiconque quand moi-même je me savais si profondément engourdi dans le mental et ses rêves. La seule option qui se dessinait maintenant dans la gare presque vide de ses habituelles marionnettes consistait à ne plus en être.
Ne plus en être… L’idée m’accompagnait encore tandis que je retrouvais les trottoirs d’Angers qu’une pluie froide habillait de miroirs. Le retrait du monde et de ses jeux illusoires, l’abandon des masques et des espoirs, ce grand départ pour la radicalité d’une aventure intérieure et solitaire m’avait toujours fasciné. Il m’était même arrivé d’y rêver comme l’on aime à se pencher au dessus du vide pour y goûter la puissance du vertige. Ce soir là, pourtant, fuir le mensonge n’était plus un songe, seconde après seconde, l’évidence balayait mes dernières réticences.

LRW

Sur la margelle de ton regard

 

Au second battement de paupières,
J’ai perdu équilibre et repères.
Assis sur la margelle de ton regard,
Doucement, j’ai basculé en arrière.
Trop tard.
Dans l’Univers silencieux
De tes yeux ouverts,
En ce gouffre secret où ton âme s’entrouvrait,
Je t’ai cherché, puis tout s’est effacé.
Tout, à nouveau, a basculé,
La chute n’avait pas encore commencé,
Ton oeil venait de se fermer.

Texte et peinture / LRW

Fin de cycles

L’heure approche, elle s’effiloche…
Dans les forêts saccagées et violées,
les champs pétroliers trop âgés,
les eaux souillées et polluées,
la rareté s’étend, la rareté aura ses guerres,
les guerres auront nos vies.

Fin de cycles

La liste est longue, la liste s’allonge.
Les Grecs avaient raison,
la démesure engrange moissons,
des moissons de poisons, des moissons à foison.

Fin de cycles

C’est la fin des réponses classiques,
des tics idéologiques,
la réalité les a répudiés,
l’alternative aura ses insensés.

Fin de cycles

Et si les mensonges servent ton confort.
Ecoute-les plus fort
car bientôt retentiront
les pas de l’avenir,
les pas des migrants éreintés,
le bruit du vent des marées de Noé,
Le bruit des pénuries,
les cris des pandémies.

Fin de cycles

L’heure approche, elle s’effiloche,
Hésiode veut conclure son ode.
Voici l’âge du fer, voici l’âge du loup
et n’oublie pas, on ne t’attendra,
nos piètres leaders se préparent déjà,
Eux savent et s’empiffrent,
eux savent et s’enfuient.

Fin de cycles

LRW

Texte de 2009 / https://www.pauljorion.com/blog/2009/11/22/deux-poemes-par-laurent-robert-wang/

L’ange Elemiah

Et l’ange Elemiah me dit en songe :

Viens et vois, allez !
Viens, prends ma main.
Ne regrette rien.
Fais un pas, juste plus bas.
Il est là, l’immense théâtre,
où valsent les clowns, où danse la troupe.

Viens et vois, allez !
Observe qui tu étais, qui tu jalousais.
Regarde ces innombrables spectateurs se rêver acteurs.
Regarde ces rares acteurs oublier jusqu’à l’auteur.
De ce monde de pantins
où ânonner un texte s’appelle penser,
où radoter la pièce s’appelle agir,
ne garde rien, n’emporte rien.

Sans eux, loin de leur jeux,
léger d’un corps évanescent,
tu peux partir maintenant.
Et quand viendra le tour de tes amis,
lorsqu’ils sortiront aussi,
n’oublie pas de venir, n’oublie pas de leur dire
que mourir est la fin d’une illusion,
La fin de la dernière représentation.

Peinture et texte de LRW

Diotime de Mantinée

Diotime de Mantinée, huile sur bois, 50 x 65 cm, 2012

Cette nuit, Diotime m’a dit en songe sept secrets pour sept mensonges. Sept secrets que les jeux des discours ressassés occultent aux yeux incultes des bigots de l’amour et de son culte. L’amour n’est point son vêtement, celui des sentiments et des serments. L’amour n’est point volonté de se donner, ni amitié, ni désir de posséder. Ce que nos polarités suscitent en un vertige, c’est la force souveraine qui allume les soleils et embrase comme nul autre pareil. Ce qui perce la nuit en d’étranges lueurs, c’est la lumière des âmes incendiées derrière nos yeux mi-clos, c’est le tourbillon insensé de la force Reine, le désir d’abolir, le Désir de n’être qu’Un.

Peinture et texte de LRW

Présence à soi

 

Ce que l’on est résulte du degré d’intensité de notre acte d’exister dans la Présence à soi, là, en cet instant.

Plus cette présence à soi est forte, plus s’ouvrent les mondes étagés, de l’âme et des intelligibles.

Autant de mondes « invisibles » et « inexistants » pour celui-là seul qui s’y absente dans la mesure même où il s’absente à lui-même dans le divertissement stérile, l’attente d’un à-venir qui n’est pas, et le souvenir d’un passé qui n’est plus, dans la mesure, autrement dit, où il se fait le créateur du temps et en devient d’un même geste son fidèle esclave…

Peinture et texte / LRW

Onde majeure

 

 

Sans fin, tu te propages,
Sans commencement ni visage,
Fréquence sans âge,
Tu es l’Onde majeure
Qui imagine, dessine et assassine.
Un, deux et trois…
Je résonne : un être, un lieu.
Tu m’accroches ? je t’approche…
Un, deux et trois…
Tu m’appelles ? je me rappelle…
Mes inégales hauteurs peignent sept couleurs.
Mes inégales largeurs sonnent sept croches.
Je suis l’Onde majeure,
L’assourdissant frisson
Des univers oscillants et mouvants.
Qu’enfle la pulsation !
Que vibre la création !
Il n’y a toujours eu que Moi.
Qu’enfle la vibration !
Que tressaille la sensation !
Un,
Deux,
Et trois.
Je suis l’Univers en son cœur,
Sa vie, sa cadence.
Je Suis l’Onde Majeure.

Texte et peinture / LRW

Culture

 

Comme tout un chacun, un jour, sans me souvenir du lieu et de la date de mon embarquement, j’ai commencé par comprendre que, vaille que vaille, en l’étrange navire de nos corps respectifs, il me fallait voguer au gré des courants et des vents sans boussole ni carte. Autour de moi, pour toutes indications, mes aînés répétaient ce que leur avait communiqué leurs aînés et dessinaient, une fois encore, le schéma d’un monde où il ne s’agissait pour chacun que de trouver sa place afin de profiter des «plaisirs de la vie» avant l’inéluctable fin programmée. Cette ‘Weltanschauung’ était des plus sommaire. Le monde strictement matériel et sensible, « libre des croyances arriérées », offrait à qui voulait en jouir quelques joies qu’entrecoupaient d’inévitables peines. Quant à la mort entendue comme fin définitive, elle conditionnait fortement la civilisation de ces croyants : nos actes n’ayant aucune incidence sur un au-delà censé être fictif, il ne restait plus qu’à en profiter au mieux… Matérialisme, frénésie, individualisme et angoisse face à l’absurdité en résultaient selon les caractères. C’était là une culture, notre héritage… Une culture en vérité bien pauvre que la lecture des philosophes grecs (de Platon à Proclus en passant par Plotin), occidentaux (de Maître Eckhart à Simone Weil en passant par Nietzsche) iraniens (de Sohravardi à Molla Sadra) et indiens (de Shankara à Abhinavagupta) permet heureusement de développer pour qui veut vivre pleinement l’aventure humaine.

LRW

Peau de sable

 

 

 

Sur l’île de ton corps,
Brume et nuages, comme assoupis,
Voilaient encore les traits de ton rivage.

Sur ta peau de sable, de-ci de-là,
Criques et anses, dunes et paysages
Se devinaient plus qu’ils ne se voyaient.

Oublié le jusant; le courant de flot
Entraînait vers toi mes vagues inégales.
Doucement, j’approchais.
A une encablure maintenant j’étais.

Premier rocher, premier ressac,
Je m’échoue et t’effleure,
Fleur de sel sur tes reins,
Fleur de sel sur tes seins.

Ruisselant le long des lignes de failles
Sur les quartz de ta peau,
Eaux et sables mêlés,
Ivresse et vertige entremêlés.

Dans le vent du soir,
De nouvelles vagues se levaient.
Dans le vent du soir,
Les digues renonçaient et lâchaient.

LRW

Vocation

 

 

Par delà les symboles employés, les maîtres spirituels s’accordent pour dessiner d’un même trait l’humaine vocation. L’homme est appelé à vivre d’une immortelle et absolue liberté une fois délié de sa condition d’emprunt. Pour cela, rien n’est à conquérir : il suffit de se déprendre d’une illusion.
L’illusion naît d’un Regard infini qui a renoncé à sa liberté et ce Regard n’est autre que celui que tu poses, en cet instant, ami lecteur, sur l’activité mentale qui, elle, observe ses lignes.
Lorsque les yeux sont fermés, le Regard persiste, il est alors l’attention qui « regarde » la couleur noire, qui observe un souvenir qui perce, une idée qui vient…
Absorbé par l’objet de sa vision, il fait corps avec…
Cette identification peut cesser en cette vie.
Observe, paisible et détaché, la pleine autonomie du corps et de l’activité mentale vis-à-vis de Toi :  tu es ce Témoin éternel de leur vie.
Observe, calme et attentif, tu es Cela, tout et rien à la fois.

Texte et peinture de LRW

Theoria

 

Connaissance intuitive et présentielle
Des univers invisibles et parallèles,
Tes conditions semblaient inaccessibles.
Pour les Modernes, elles n’étaient pas même audibles.

Mais tel un idéal jetant son ombre sur Dianoia,
Theôria, jusque dans l’ordre des possibilités,
devait encore s’effacer :
Sous des plumes brillantes,
A défaut d’être vaillantes,
Son existence était désormais déniée.

Pourtant ce n’était pas encore assez.
Dans la mémoire des hommes,
Il fallait encore te tuer.
Ils volèrent alors les sept lettres de ton nom,
Maquillèrent la dernière,
Et attribuèrent aux fruits du savoir discursif
Le nouvel habit de « théorie ».

Dès lors, auréolée du souvenir confus de l’acception passée,
La raison s’auto-décerna les qualités de la Connaissance reniée.
Au vent de l’Histoire censée être la sienne,
L’étendard de la Raison absolutisée
Claquait maintenant au-dessus de nos peines.

Qui s’en souciait? Dans un Univers glacé
Dessiné à la mesure de son aveuglement,
Ses enfants rassurés en cet espace quantifié
Passaient la vie comme l’on passe le temps.

Sous le conditionnement des hommes d’argent
Trop heureux de trouver là un monde
A la naine taille de leurs âmes,
Les Grands Mystères s’étaient éteints,
La Vie, en son chemin de ronde,
Arpentait, sans joie, les terres nostalgiques
Des antiques époques vagabondes.

 

LRW